Nord-Kivu : vers une requalification de l’état de siège après la nomination des autorités civiles à Oïcha
Au Nord-Kivu, province encore placée sous état de siège, coexistent désormais trois administrations distinctes, illustrant le dysfonctionnement du régime exceptionnel instauré dans cette province en mars 2021 par le président de la République. La ville de Goma, autrefois chef-lieu du Nord-Kivu, est sous administration rebelle ; Butembo et Beni sont administrées par des maires policiers ; tandis que la nouvelle ville d’Oïcha sera, quant à elle, administrée par des autorités civiles.
D’après une lecture critique du professeur ordinaire Kahindo Muhesi Augustin, enseignant à la faculté des sciences politiques de l’Université de Goma et expert en gouvernance politique, la nomination d’autorités civiles à la tête des entités administratives n’en est pas à sa première occurrence depuis l’instauration de l’état de siège au Nord-Kivu.
En 2024, par exemple, un arrêté ministériel avait nommé un nouveau maire civil à Butembo ainsi que des bourgmestres de communes. De même, dans le territoire de Lubero, un administrateur de territoire avait été désigné. Toutefois, ces autorités ne sont jamais entrées en fonction en raison de l’état de siège. Cependant, la nouvelle ville d’Oïcha, récemment créée dans une province toujours sous état de siège, sera dirigée par des autorités civiles et non militaires. Pour le politologue, cette nomination laisse penser que la fin de l’état de siège est proche.
« De ce côté-là, je crois qu’il ne faudra pas trop attendre du nouveau maire en ce qui concerne la sécurité. En revanche, il peut jouer le rôle d’informateur auprès du commandement des opérations puisque, comme vous le savez, la traque contre les ADF est une mission confiée au commandement opérationnel. Ce que le maire peut faire, c’est alerter à temps utile, ce qui exigera qu’il entretienne une bonne collaboration avec la population. Il faudrait également qu’il dispose d’un carnet d’adresses suffisamment étoffé afin de mener, en temps opportun, des plaidoyers en faveur de la ville pour des interventions plus rapides des forces de sécurité chargées de la traque des ADF. »
Il estime qu’en maintenant l’état de siège au Nord-Kivu, le nouveau maire d’Oïcha ne pourra pas s’épanouir pleinement dans l’exercice de ses fonctions et pourrait rencontrer des difficultés sur le plan décisionnel. Par conséquent, il ne faudrait pas trop attendre de lui.
« On aurait pu voir le vice-Premier ministre, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, nommer des policiers à ces fonctions. Mais cette fois-ci, il a nommé des civils. Cela peut effectivement laisser penser que l’on s’achemine vers une requalification de l’état de siège parce que, comme vous le savez, l’état de siège est une mesure exceptionnelle qui ne devrait pas devenir une habitude, comme c’est le cas actuellement. Dès lors, de nombreuses voix se sont élevées pour exiger soit la levée de l’état de siège, soit sa requalification »
Instaurée en mai 2021 pour une durée initiale de quinze jours dans le but de lutter contre les groupes armés locaux et étrangers, cette mesure exceptionnelle, porteuse d’espoir pour le retour de la paix au Nord-Kivu, est prorogée depuis près de cinq ans. Pourtant, depuis un certain temps, sa prolongation ne fait plus l’unanimité au Parlement congolais en raison de son inefficacité présumée.
La paix espérée n’est toujours pas pleinement ressentie par la population meurtrie du Nord-Kivu. D’une part, les ADF, mouvement islamiste radical, ont étendu leur zone d’influence à des entités jadis sécurisées, au point d’intégrer la Province d’Afrique centrale de l’État islamique, à laquelle ils ont prêté allégeance.
D’autre part, la rébellion du M23, soutenue par le Rwanda, s’est déjà emparée de vastes portions de la province du Nord-Kivu, pourtant toujours placée sous état de siège.
Elisha Kindy
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