Societé

Route Kasindi-Beni-Butembo : la face cachée d’un projet routier qui laisse des familles sans abri et des ouvriers sans droits

À Beni, dans l’est de la République démocratique du Congo, l’entreprise indienne Dott Services Limited, basée en Ouganda, exécute depuis le 16 mars 2022 le projet de modernisation des axes routiers Kasindi-Beni-Butembo. Présenté comme un levier majeur de développement régional, ce chantier laisse pourtant derrière lui un lourd passif social : des familles privées de leurs habitations et de leurs terres sans indemnisation, et des ouvriers soumis à des conditions de travail précaires. Enquête sur un projet aux promesses contrariées.

Des terres ravagées, des vies bouleversées

À l’entrée de Kasindi, en provenance de Beni, -chef-lieu provisoire de la province du Nord-Kivu, situé à près de 80 kilomètres- une vaste carrière en exploitation attire le regard. Sur ce terrain d’environ un hectare appartenant à Kakule Sibendire Ramazani, l’entreprise Dott Services Limited extrait sable et moellons destinés aux travaux routiers. « Ils ont ravagé presque toutes mes parcelles. Sur les dix que je possédais, il ne m’en reste que deux. Et je n’ai reçu aucun paiement », témoigne l’agriculteur de 56 ans, père de onze enfants. Unique source de revenus pour sa famille, ce champ a été envahi par des bulldozers et des camions, sans son consentement et sans la moindre compensation. Manioc, bananiers plantains, cacao : toutes les cultures ont été détruites.

« Ils nous promettaient un arrangement à l’amiable via leur service de relations publiques. Un certain Noé était chargé du dossier, mais rien n’a jamais abouti », déplore-t-il.

Un champ de manioc transformé à carrière d’extraction de sable au village Kabasha sur la RN2/©ph. Elie Kikamata

Acculé, Sibendire Ramazani, a du quitter Kasindi pour regagner son village natal de Rugetsi, dans le secteur de Ruwenzori, une zone pourtant marquée par une insécurité persistante liée aux exactions des rebelles ADF depuis 2014.  « Nous sommes revenus ici malgré les risques. Nous cherchons un champ pour cultiver des haricots afin que les enfants puissent aller à l’école. La souffrance est immense », confie-t-il.

Maisons détruites, familles déplacées

À Maboya, localité située sur la RN4 entre Beni et Butembo, Katungu Chuma, 46 ans, se remémore encore le fracas des engins lourds qui ont rasé sa maison au quartier Muhetho-Magasin. « Ils sont arrivés et ont immédiatement commencé à démolir. Je n’ai eu d’autre choix que de partir avec mes enfants et louer une autre maison », raconte-t-elle, la voix brisée. Mère de huit enfants, elle incarne le sort de nombreuses familles déplacées par les travaux. Toutes attendent encore une solution durable pour reconstruire leur existence.

Selon un monitoring réalisé entre 2022 et 2024 par l’ONG Convention pour le Respect des Droits Humains (CRDH), plus de 450 victimes ont été recensées sur le seul axe Kasindi–Beni. Parmi elles figurent également des institutions publiques telles que la Société Nationale d’Electricité (SNEL) et la Police Nationale Congolaise.

« Dans l’enclos où se trouve la base de Dott Services, nous avons identifié au moins 168 victimes. Chacune n’a reçu que 20 000 francs congolais pour une récolte. Les personnes ayant des maisons ont bénéficié d’un loyer de six mois seulement. Aujourd’hui, beaucoup se retrouvent à la rue », dénonce Maitre Sikwaya Merveille, avocat au barreau de l’Ituri et coordonnateur de la CRDH/Kasindi.

Une maison détruite au village Maboya sur la RN2 /©ph. Elie Kikamata

Des indemnisations prévues… mais jamais effectives

Pourtant, selon Ricardo Rupande, président de la société civile du Secteur Ruwenzori, les études d’impact socio-économique et environnemental menées en 2022 par la société Balene Environnement avaient recensé tous les biens et les personnes affectées, en prévision d’une indemnisation préalable au démarrage des travaux. Un ancien responsable administratif ayant accompagné cette étude confirme que l’accord bilatéral signé entre les présidents Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni prévoyait bel et bien l’indemnisation des riverains. Les évaluations allaient de 40 dollars le mètre carré pour un terrain nu, à 190 dollars pour un terrain avec arbres fruitiers.

Infrastructures publiques : un casse-tête supplémentaire

Sur l’axe Beni–Butembo, des poteaux soutenant les câbles électriques de la société Énergie du Nord-Kivu (ENK) se dressent encore au milieu de l’emprise routière, ralentissant l’avancement des travaux. Même situation à Kasindi avec la SNEL. Favorables à la délocalisation, ces sociétés refusent toutefois d’en supporter le coût, renvoyant la responsabilité au gouvernement provincial.

Des poteaux de transport du courant de la société ENK au milieu de l’emprise de la route à Maboya /©ph. Elie Kikamata

Une justice impuissante

Plusieurs victimes ont saisi le parquet près le Tribunal de grande instance de Beni. Mais les procédures n’ont jamais abouti.

« Dans l’enclos où se trouve la base de Dott Services, nous avons identifié au moins 168 victimes. Chacune n’a reçu que 20 000 francs congolais pour une récolte. Les personnes ayant des maisons ont bénéficié d’un loyer de six mois seulement. Aujourd’hui, beaucoup se retrouvent à la rue », dénonce Maitre Sikwaya Merveille, avocat au barreau de l’Ituri et coordonnateur de la CRDH/Kasindi.

« Nous avons été renvoyés à un arrangement à l’amiable. Les travaux ont été suspendus, puis le dossier demeure sans aucune suite », déplore Sibendire Ramazani.

Pour Maître Sikwaya, un avenant signé le 16 octobre 2024 entre la RDC et l’Ouganda, confiant au gouvernement congolais la responsabilité du dégagement des emprises, a vidé les poursuites judiciaires de leur substance.

Une niveleuse de Dott Services de nouveau en action, pour la modernisation de la route Kasindi-Beni/©ph. Jackson Sivulyamwenge

Une lueur d’espoir ?

Les autorités provinciales affirment travailler à une solution. Une commission de réévaluation des indemnisations a été mise en place fin 2025, selon Stiven Nyembwe, chef de mission adjoint de contrôle chez Dott Services Ltd.

« Une fois le rapport finalisé, l’indemnisation des personnes affectées sera engagée», promet-il, précisant que cette charge incombe au gouvernement congolais.

Des ouvriers sans contrat, ni protection

Sur le chantier, les conditions de travail des ouvriers suscitent également l’indignation. Recrutés comme journaliers, plusieurs travailleurs affirment n’avoir jamais signé de contrat, percevant entre 4,5 et 5 dollars par jour, sans protection sociale ni sécurité d’emploi. Les revendications par cessation temporaire des travaux sont fréquentes, mais souvent réprimées par des licenciements arbitraires, selon les témoignages recueillis. Mais la direction de Dott Services rejette ces accusations, arguant que le statut de journalier ne donne pas droit à un contrat formel.

Un projet stratégique, mais enlisé

D’un coût estimé à 551,6 millions de dollars, le projet de modernisation des routes Kasindi-Beni-Butembo-Bunagana-Rutshuru-Goma totalise 223 kilomètres. Initialement prévu pour trois ans, il accuse de lourds retards liés à l’insécurité, aux exonérations douanières et aux contraintes techniques. La fin des travaux est désormais projetée à l’horizon 2028.

Des camions sur la route à Kabasha /©ph. Elie Kikamata

Silence politique et scepticisme persistant

Face à ces dysfonctionnements, la société civile déplore le silence des élus nationaux. Aucun député n’a accepté de s’exprimer dans le cadre de cette enquête. Pour restaurer la confiance, les organisations citoyennes recommandent à Dott Services de réaliser un kilomètre d’asphaltage témoin, preuve concrète de son engagement.

Jackson Sivulyalwenge

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